Les repeints : étude détaillée des zones d’intervention
Le Christ portant la Croix a fait l’objet de plusieurs repeints, ajouts et modifications, examinés ici zone par zone à partir de la couche picturale, de la radiographie, de l’imagerie multispectrale, des analyses stratigraphiques et de l’étude des craquelures, en complément de la page consacrée aux six phases d’intervention.
Comment lire cette étude ?
L’identification d’un repeint et sa datation relative reposent sur la confrontation de plusieurs indices — craquelures, pigments, radiographie, infrarouge, stratigraphie et états photographiques — avec un degré de certitude variable ; lorsque la chronologie ne peut être établie avec certitude, les interprétations sont présentées comme des hypothèses distinctes des observations matérielles.
Les principales zones étudiées
- Le nimbe : un ajout postérieur
- La couronne d’épines
- Les gouttes de sang
- La barbe et les chevelures
- La robe du Christ et ses liserés
- La croix
- La tunique du Personnage
- Le motif supérieur et le bouton de la tunique du personnage
- Le motif inférieur ajouté à la tunique
- L’épaule droite et le cou du Personnage
- Le ‘smudging’ : intervention au blanc de plomb
- La couche noire recouvrant le Personnage
- La restauration des années 1960 : dégagement du Personnage
1. Le nimbe : un ajout postérieur
Le nimbe, représenté par des rayons autour de la tête du Christ, ne paraît pas appartenir à l’état initial du Tableau. Plusieurs observations matérielles convergent pour montrer qu’il a été ajouté sur une surface picturale déjà ancienne.
Les rayons du nimbe recouvrent notamment des craquelures préexistantes. Cette superposition est visible en lumière rasante, en macrophotographie et sous microscope. Une étude réalisée en 2024 par Conservation Cultural Heritage (Genève) a confirmé que les traits de pinceau constituant le nimbe passent au-dessus du réseau de craquelures déjà formé. Cette lecture a également été confortée en 2025 par Ludovic Pauchard (Université Paris-Saclay, CNRS), spécialiste de la mécanique et de la morphologie des craquelures des peintures anciennes.
L’imagerie montre en outre que le nimbe a été peint sur un voile brun qui atténue la lecture des veines du bois de la croix. La relation entre le nimbe et la couronne d’épines apporte un autre indice chronologique : certains rayons passent au-dessus d’éléments de la couronne dont le tracé sous-jacent reste perceptible par imagerie multispectrale.
Ces observations indiquent donc que le nimbe constitue une intervention postérieure à l’exécution initiale. Sa datation absolue reste toutefois incertaine.
Voir également la section 8 : un même pigment à base de jaune de plomb et d’étain a été identifié dans les deux repeints, celui du nimbe et celui du bouton du vêtement du Personnage.
2. La couronne d’épines
« Dark brush strokes were added to the crown of spikes in order to enhance the contrast of the crown over the Christ figure’s forehead (see white arrows) » (Rapport M. Seracini – Repainting).
La couronne d’épines, à base de vert-de-gris, aurait été retouchée avec un pigment de couleur foncée (flèches blanches). On notera qu’avec le temps, le vert-de-gris a viré au brun.
3. Les gouttes de sang
« Original blood drops were reinforced with thin pink coloured brush strokes (see arrows). It should be observed that these new drops cover the craquelure mesh of the original paint layer underneath » (M. Seracini, Repainting, p. 4).
Dans l’image ci-contre, le repeint des gouttes de sang apparaît en orange et recouvre les craquelures déjà formées. Selon l’analyse du prélèvement n° 8, les gouttes de sang, peintes à l’origine à base de laque rouge, auraient été repeintes avec un pigment à base de vermillon.
4. La barbe et les chevelures
La barbe et la chevelure du Christ, ainsi que la chevelure du Personnage, présentent des caractéristiques qui permettent d’identifier des reprises picturales importantes. La barbe du Christ a notamment été agrandie lors du repeint.
L’imagerie multispectrale met particulièrement en évidence ces trois zones. Sur l’image LAM 790 de 2020, la barbe et les chevelures se distinguent nettement du reste de la couche picturale. Cette réponse comparable a conduit à proposer qu’elles aient pu être reprises au cours d’une même phase d’intervention.
Cette observation rejoint celle formulée par Maurizio Seracini en 2011 à propos de la chevelure du Christ : « Notice how the hair of the later repaint phase (2) is covering the underlying layer of Christ’s flesh craquelure. » (M. Seracini, 2011). Le repeint de la chevelure est donc postérieur à la formation des craquelures de la couche picturale sous-jacente.
5. La robe du Christ et ses liserés
Selon le Professeur Seracini, la robe rouge présentait, au moment du repeint, plusieurs lacunes de couche picturale, visibles en radiographie sous forme de zones sombres. La macrophotographie montre que ces pertes ont été réintégrées avec une couleur plus claire, orangée : « At the time of the repainting phase, the red robe had several paint losses […] a lighter, orange color was used to integrate the missing parts » (M. Seracini, Repainting, p. 7).
Au cours de la même phase, les lignes et liserés de la robe ont également été repris : « During the same phase, the lines of the robe were reworked ».
6. La croix
La croix présente plusieurs repeints localisés. Selon M. Seracini, certaines zones se distinguent par une teinte brun-rouge plus marquée et par l’absence du réseau de craquelures visible dans la peinture plus ancienne : « The paint layer of this part of the cross has a more reddish brown color and additionally, doesn’t show a mesh of craquelure » (M. Seracini, Repainting, p. 12).
7. La tunique du Personnage
La tunique du Personnage constitue l’une des zones les plus complexes à interpréter. Les données radiographiques, infrarouges et stratigraphiques suggèrent la présence de plusieurs états picturaux superposés, dont la chronologie reste en partie à préciser.
Dans son étude de 2011, Maurizio Seracini avait observé que le fin réseau de craquelures visible en réflectographie infrarouge dans la zone du Personnage n’apparaissait pas de la même manière en radiographie. Il en déduisait que le vêtement avait pu être peint alors que des craquelures de vieillissement de la préparation étaient déjà formées. Il relevait également que le réseau de craquelures visible sur la robe du Christ, présentant des caractéristiques similaires à celui de la préparation, n’apparaissait pas sur le vêtement du Personnage.
Cette interprétation conduisait à envisager une exécution postérieure du Personnage par rapport à certaines couches déjà vieillies du Tableau. Une nouvelle lecture des images invite cependant à nuancer cette conclusion. Plusieurs fissures visibles en radiographie et en infrarouge paraissent correspondre aux mêmes craquelures, ce qui rend plus complexe la relation entre le réseau de fissures et les différentes couches picturales.
La radiographie met par ailleurs en évidence une matière contenant du blanc de plomb, appliquée de manière mince et irrégulière sur certaines parties du vêtement. Des traces comparables sont visibles au niveau de la fine bande claire qui dépasse à l’encolure : des coups de brosse passent au-dessus du col vert et semblent localement recouvrir des craquelures déjà constituées.
Ces observations suggèrent qu’au moins certaines parties claires de la tunique ont pu faire l’objet d’une intervention postérieure. Elles ne permettent toutefois pas, en l’état actuel des analyses, de considérer l’ensemble du vêtement comme un repeint unique ni d’en établir définitivement la succession stratigraphique.
8. Le motif supérieur et le bouton de la tunique du Personnage
Le motif supérieur de la tunique du Personnage se situe dans une zone ayant fait l’objet de repeints importants. Le professeur Maurizio Seracini indique notamment que la partie droite de l’épaule et le cou du Personnage ont été repeints, observation confirmée selon lui par l’analyse radiographique.
Dans cette même zone, la frise décorative et le bouton placé près du col présentent également des indices de modification. L’image visible montre aujourd’hui un bouton décalé vers le haut et vers la gauche, dont la forme empiète sur le liseré supérieur et rompt la continuité apparente du motif.
L’agrandissement du bouton fait en outre apparaître une différence de tonalité : sa partie gauche est plus claire, de teinte dorée, tandis que le reste présente une coloration plus rouge-brun. Cette hétérogénéité de surface constitue un premier indice visuel d’une modification picturale, qui doit être confronté aux données stratigraphiques, radiographiques et multispectrales.
Un bouton dont la position actuelle rompt la continuité du motif
Dans l’image visible, le bouton est décalé vers le haut et vers la gauche. Son contour empiète sur le liseré supérieur de la frise et interrompt le chevron gauche du motif.
La restitution du dessin géométrique suggère au contraire une organisation régulière : le bouton devait vraisemblablement s’inscrire entre deux chevrons. Dans l’image visible, le chevron droit demeure en partie lisible ; à gauche, seule sa partie inférieure apparaît. La comparaison avec la reconstitution montre que ce chevron gauche se prolongerait sous la forme actuelle du bouton. Sur le schéma, les pointillés rouges matérialisent ce prolongement supposé.
Une couche superficielle contenant du jaune de plomb et d’étain
L’Université de Bologne a effectué un microprélèvement directement dans la partie jaune-rouge du bouton. Le rapport identifie ce prélèvement comme le « Campione Giallo-rosso bottone ».
L’observation au vidéomicroscope localise précisément le prélèvement dans une petite zone jaunâtre du bouton. La coupe stratigraphique correspondante montre plusieurs couches superposées. Dans la couche picturale supérieure analysée, les éléments plomb (Pb) et étain (Sn) ont été détectés ; la composition est attribuée au jaune de plomb et d’étain de type I, associé notamment à du noir de carbone, des ocres rouges et du vermillon.
Cette identification est importante pour l’interprétation de la radiographie. Le plomb et l’étain sont des éléments fortement absorbants aux rayons X : la présence de jaune de plomb et d’étain dans cette couche superficielle peut donc contribuer à la forte radiopacité observée dans la zone du bouton.
Confrontation de l’image visible et de la radiographie
La comparaison de la radiographie avec l’image visible permet de mettre en relation la structure du motif sous-jacent, la forme actuelle du bouton et les résultats de l’analyse du prélèvement effectué par l’Université de Bologne.
Sur la radiographie, la partie inférieure du chevron gauche d’origine reste nettement visible (1). Sa forte absorption des rayons X est compatible avec la présence d’un pigment riche en plomb, très probablement du blanc de plomb. La flèche jaune (2) localise le prélèvement n°2 de l’Université de Bologne, effectué dans la partie jaunâtre du bouton et dans lequel a été identifié du jaune de plomb et d’étain.
Le contour rouge (3) correspond à la forme du bouton telle qu’elle apparaît dans l’image visible actuelle. Le contour jaune (4) délimite, sur la radiographie, une zone de très forte absorption des rayons X. Sa localisation, qui comprend le point de prélèvement n°2, est cohérente avec la présence du jaune de plomb et d’étain identifiée par l’analyse stratigraphique.
La superposition de l’image visible, rendue partiellement transparente, et de la radiographie montre ainsi que la zone radiopaque ne coïncide pas avec l’ensemble du bouton visible. Elle empiète en revanche sur l’emplacement où devrait se poursuivre la partie supérieure du chevron gauche. La radiographie seule ne permet pas de distinguer cette dernière dans cette zone, les pigments riches en plomb produisant eux-mêmes une forte absorption des rayons X. L’imagerie multispectrale apporte, comme nous le verrons ensuite, une information complémentaire sur la continuité de ce chevron.
Les images LAM révèlent la continuité du chevron sous le bouton
Les images multispectrales LAM 1215, LAM 1145 apportent un élément déterminant. Contrairement à l’image visible, elles permettent de distinguer la continuité du chevron gauche du motif, y compris dans la zone aujourd’hui occupée par le bouton.
Cette observation est particulièrement importante : dans l’image visible, seule la partie inférieure du chevron gauche demeure lisible. Les images LAM montrent que sa partie supérieure se poursuit sous la forme actuelle du bouton. Il ne s’agit donc plus seulement d’une restitution géométrique du motif : l’imagerie multispectrale révèle matériellement la présence du chevron dans la zone masquée en surface.
Cette continuité du motif, mise en relation avec la stratigraphie du bouton et la radiographie, conduit à distinguer un état antérieur, dans lequel le chevron gauche se poursuivait dans la zone aujourd’hui occupée par le bouton, et un état postérieur, correspondant à la forme actuellement visible du bouton, qui recouvre partiellement ce motif.
La stratigraphie montre en effet que la partie superficielle du bouton contient du jaune de plomb et d’étain, tandis que la radiographie localise dans cette même zone une matière fortement radiopaque. Ce même pigment a également été identifié dans le nimbe ajouté postérieurement : par le professeur Maurizio Seracini en 2011, puis par l’Université de Bologne en 2022. L’association de ces données — stratigraphie, radiographie et imagerie multispectrale — constitue un argument matériel fort en faveur d’un repeint ayant modifié la forme du bouton.
La forme exacte du bouton antérieur ne peut toutefois être restituée avec certitude. La géométrie de la frise, confrontée aux tracés conservés dans l’image visible, la radiographie et les images LAM, permet néanmoins de proposer une reconstitution vraisemblable : un bouton plus petit, placé dans une position logique au centre de deux chevrons inversés.
Dans le schéma présenté ci-dessous, les tracés bruns correspondent aux éléments effectivement observables, tandis que les pointillés rouges restituent de manière approximative la partie gauche disparue du bouton.
9. Le motif inférieur ajouté à la tunique
Le motif rouge et jaune visible dans la partie inférieure de la tunique du Personnage présente plusieurs indices indiquant qu’il a été appliqué postérieurement sur une couche picturale déjà craquelée.
Le prélèvement stratigraphique n°6, réalisé en 2011 par Maurizio Seracini dans cette zone, met en évidence une couche rouge distincte correspondant au motif, composée notamment de laque rouge et d’ocre rouge. Cette couche repose sur une couche contenant du blanc de plomb.
Les macrophotographies montrent par ailleurs que la matière rouge ne reste pas uniquement en surface : elle pénètre dans certaines craquelures. Cette observation a fait l’objet en 2026 d’un examen spécifique par Ludovic Pauchard (Université Paris-Saclay, CNRS), spécialiste de la mécanique et de la morphologie des craquelures.
10. L’épaule droite et le cou du Personnage
Selon le rapport Seracini, l’épaule droite et le cou du Personnage ont été retravaillés au cours d’une phase de repeint. Cette intervention est confirmée par l’analyse radiographique, qui met en évidence un état pictural antérieur sous les formes actuellement visibles.
Seracini précise ainsi : « The right side of the shoulder and the neck of the female figure has been reworked, as confirmed by X-ray analysis » (M. Seracini, Repainting, p. 8).
11. Le « smudging » : une intervention au blanc de plomb
L’étude Seracini de 2011 identifie une intervention particulière, qualifiée de smudging, consistant à étaler une peinture à la main, notamment avec le bout des doigts. Plusieurs empreintes digitales sont ainsi visibles en radiographie.
Cette intervention utilise une matière contenant du blanc de plomb, mêlé à différents pigments. Elle est particulièrement visible autour de la bouche et du menton du Christ, le long du côté gauche de son visage, dans le fond sombre, sur certains doigts et le bord de l’avant-bras, ainsi que sur le visage du Personnage.
Dans les zones concernées, le smudging recouvre ou atténue fortement le réseau de craquelures préexistant et peut masquer les traces du travail au pinceau. Sur la joue du Personnage, cette matière a également modifié localement le contour du visage, produisant l’apparence d’un second profil.
Selon le Professeur Seracini, cette intervention appartient à une phase picturale postérieure à une importante campagne de repeints.
12. La couche noire recouvrant le Personnage
Avant la restauration réalisée dans les années 1960, le Personnage situé à droite du Christ était presque entièrement masqué par une couche de peinture noire. Les photographies anciennes du Tableau permettent de documenter cet état antérieur à son dégagement.
Cette intervention avait profondément modifié la lecture de la composition : le Personnage disparaissait dans le fond sombre, tandis que le Christ demeurait la figure presque exclusivement visible. Le retrait de cette couche a révélé le visage, la chevelure et une grande partie du vêtement du Personnage.
La date d’application de la couche noire n’est pas connue. Son aspect et son intégration à l’état ancien de la surface rendent son identification particulièrement difficile par le seul examen visuel. Elle paraît avoir constitué une intervention ancienne, sans qu’il soit actuellement possible de lui attribuer une datation précise.
→ Voir l’étude consacrée au Personnage de droite
13. La restauration des années 1960 : dégagement du personnage
À une date inconnue, la totalité du fond et le Personnage de droite ont été recouverts d’une couche de peinture noire. Celle-ci a été retirée dans les années 1960, mais seulement sur une partie du Tableau.
La comparaison des photographies prises avant et après restauration permet plusieurs observations :
- (A) La couche noire recouvrant le Personnage a été retirée.
- (B) Des restes de cette couche subsistent dans la partie inférieure droite. L’auriculaire de la main du Christ, visible avant restauration, a disparu.
- (C) Le dégagement paraît avoir été particulièrement poussé et pourrait avoir altéré la couche picturale sous-jacente.
- (D) Le retrait de la couche noire a laissé une zone très dégradée.
- (E) Dans l’angle supérieur gauche, la couche noire n’a pas été retirée.
- (F) Son retrait a révélé le fond sous-jacent.
- (G) Entre les deux photographies, une reprise picturale apparaît dans la chevelure du Christ ; elle n’est pas mentionnée dans le rapport de restauration.
Le dégagement semble également avoir affecté une partie de la chevelure bouclée et l’oreille du Personnage. Plusieurs pertes de matière picturale sont visibles dans le fond.
Le rapport indique par ailleurs que le Tableau a été déverni puis reverni. Un dévernissage peut affecter les couches superficielles et d’éventuels glacis, mais les documents disponibles ne permettent pas d’attribuer avec certitude les altérations observées à cette opération.
Conclusion
L’étude met en évidence plusieurs phases successives d’ajouts, de repeints et de restaurations, dont les superpositions, craquelures, stratigraphies et radiographies permettent d’établir une chronologie relative. La restauration des années 1960 constitue le principal repère documenté.
Malgré l’étendue de ces interventions, les carnations — visage, dos et bras du Christ, ainsi que visage du Personnage — ne paraissent pas avoir été repeintes, si l’on excepte le voile superficiel de smudging. L’ensemble conduit à proposer une chronologie en six phases d’intervention, susceptible d’être précisée par de futurs examens techniques.























