Les historiens du Dessin de Venise
Dès le début du XIXᵉ siècle, Giuseppe Bossi publia en 1810 la Tête du Christ dans son ouvrage consacré à La Cène.
Comme l’a souligné la National Gallery de Londres (2011), l’étude des disciples de Léonard de Vinci a longtemps souffert d’un déficit d’analyses systématiques. Après la publication fondatrice de Wilhelm Suida, Leonardo und sein Kreis (1929), aucune recherche d’envergure comparable ne fut menée avant le renouveau des années 1980 ; cette lacune explique en partie que l’attribution et la chronologie des œuvres de l’entourage de Léonard restent aujourd’hui débattues.
Les citations ci-dessous résument les positions des principaux historiens sur le Dessin de Venise et sur l’hypothèse d’un carton — ou d’un exemplaire de référence aujourd’hui perdu — à l’origine des versions milanaises du Christ portant la Croix.
Wilhelm Suida
Wilhelm Suida (Leonardo und sein Kreis, Verlag F. Bruckmann A.-G. — Munich, p. 88, 1929).
À propos du Dessin de Venise et du Christ portant la Croix : « Il est probable que Leonardo ait traité le motif dans plusieurs variantes, selon sa coutume, dont l’une doit sous-tendre les œuvres remarquablement concordantes des Lombards ».
Carlo Pedretti
Carlo Pedretti (L’Almanacco Italiano, pp. 236–242, 1979).
« Les études de Léonard pour le Christ portant la Croix, dont le seul exemplaire survivant se trouve maintenant à Venise, ont conduit sans aucun doute à une série de versions produites par son atelier et donc avec des caractéristiques lombardes prononcées qui rappellent Gianpietrino, Solario et Luini ».
Carlo Pedretti (La Mente di Leonardo, Al tempo della “Battaglia di Anghiari”, contribution d’A. Perissa Torrini, 2006).
Dans La Mente di Leonardo (2006), par la plume d’A. Perissa Torrini, Pedretti évoque une autre feuille de l’Académie de Venise, qu’il rattache à une composition perdue de Léonard avec Christ portant la Croix à plusieurs personnages ; il y voit l’étude d’un sbire masculin placé en face du Christ.
Pietro C. Marani
Notice de Pietro C. Marani (1998), Cristo Trasporta la Croce (1500 – 1524), Rizzi Gian Pietro detto Giampietrino, Galleria Sabauda Turin
https://catalogo.beniculturali.it/detail/HistoricOrArtisticProperty/0100351274 (08/24)
« L’œuvre est encore aujourd’hui considérée comme un autographe de Giampietrino, élève milanais de Léonard, … ; au corpus des œuvres attribuées à ce peintre est associé le Christ Portant la Croix en question, sujet dont il existe plusieurs versions, produites dans l’école léonardienne milanaise et vénitienne, à la suite du modèle réalisé par Léonard et aujourd’hui visible dans le dessin conservé aux Galeries de l’Académie de Venise, qui a probablement conduit à un tableau (perdu) de grand succès du maître, et à de nombreuses répliques réalisées par l’école. »
(Leonardo & Venice, Éditions Bompiani, pages 344 et 345, 1992)
« Le thème du Christ portant la Croix par Leonardo, en rapport avec l’académie de Venise […] est l’un des problèmes les plus difficiles auxquels nous sommes confrontés dans notre examen des liens entre Leonardo et la peinture vénitienne […] il n’est pas non plus mentionné dans quelque document. […]. Il y a, cependant, quelques dérivations du supposé prototype de Leonardo […]. Ces œuvres ne servent à rien d’autre que de rendre plausible la théorie de l’existence d’un bien meilleur exemplaire […] peut-être même l’œuvre de Léonard lui-même ».
David A. Brown
David A. Brown (Andrea Solario, Electa, Milan, 1987).
« Contrairement à ce qui a été affirmé, le Christ portant la Croix de Bellini n’a aucun rapport avec ce que Léonard expérimentait vers la fin de son séjour à Milan ; cette dernière composition, en fait, qui pourrait avoir atteint la phase de carton, peut être reconstruite sur la base d’un dessin à la pointe métallique pour la tête du Christ aux Galeries de l’Académie de Venise… »
Carmen Bambach
Carmen Bambach (Leonardo Master Draftsman, p. 423 s., 2003).
Tête du Christ de Venise, Étude pour un Christ portant la Croix : « l’idée d’une composition plus élaborée de Léonard de Vinci au travers d’un carton n’est pas exclue, bien qu’aucun document en ce sens n’ait été retrouvé ».
Carmen Bambach suggère que le Dessin de Venise pourrait être daté de 1488.
Kenneth Clark
Kenneth Clark (Leonardo da Vinci, Cambridge at the University Press, p. 106, 1939, 1967, réédition en 2005).
À propos du Christ portant la Croix de San Rocco (Venise) de Giorgione : « Le Christ portant la Croix où l’imitation du dessin de Léonard est évidente » et ajoute : « ce dessin nous est connu dans ses grandes lignes par les copies qu’en firent ses élèves à Milan, à partir d’un carton aujourd’hui perdu ».
Larry Keith
Larry Keith, avec Ashok Roy, National Gallery Technical Bulletin, n° 17, Giampietrino, Boltraffio, and the Influence of Leonardo, 1996.
« Une étude à la pointe d’argent du Christ portant sa Croix de Léonard aujourd’hui à Venise est clairement la source de la composition de Giampietrino de la National Gallery. Généralement daté entre 1497 et 1500, ce dessin et d’autres dessins préparatoires peuvent avoir été des études pour un tableau de Léonard de Vinci qui a été perdu ou, peut-être pas moins probable, pour un tableau exécuté par un élève ou un artiste associé… »
Martin Kemp
Martin Kemp (Léonard de Vinci, Paris, Citadelles & Mazenod, 2003, traduction française de Leonardo da Vinci: The Marvellous Works of Nature and Man) et aussi Oxfordartonline (2024). https://www.oxfordartonline.com
« Aucun artiste n’a jamais inspiré plus de copies […]. Le travail sur des variations de thèmes préférés de Léonard de Vinci semble être devenu une sorte d’industrie à Milan après son départ en 1513 […]. Les variantes qui semblent refléter les inventions de Léonard lui-même comprennent les thèmes […] du Christ portant la Croix … ».
André Chastel
André Chastel (Flammarion, documentation Ottino della Chiesa, A. Tout l’œuvre peint de Léonard de Vinci, p. 6, 1968)
« … une douzaine d’œuvres commandées à l’artiste et prévues par lui, dont nul ne peut dire si elles ont été réalisées, ou même commencées […] le Christ portant la Croix vers 1497 ».
Ludwig Goldscheider
Ludwig Goldscheider (Leonardo, Paintings and Drawings, Phaidon Press — Londres, p. 152, 1959, reprinted 1975).
« … Il semble possible que de cette composition Léonard ait exécuté non seulement un mais deux cartons, qui sont perdus et connus seulement par des imitations différentes. Dans le premier carton, le Christ était tourné vers la gauche (comme dans le dessin) […] la plupart des imitations que je connais de cette version appartiennent à l’école vénitienne […] Atelier de Giovanni Bellini […] Giorgione […]. Dans l’autre version, plus tardive, le Christ était tourné vers la droite, et cette composition n’a été imitée que par les peintres milanais ».
Synthèse
La Tête du Christ de Venise n’est pas un dessin isolé, mais l’indice le plus direct d’un projet plus vaste, à l’origine de la diffusion du motif du Christ portant la Croix autour de 1500. Elle a servi de référence, avant tout pour les peintres milanais, et dans une moindre mesure pour les Vénitiens. Le débat porte moins sur l’existence d’un relais que sur ses modalités : carton perdu, exemplaire de référence et peinture disparue ont pu appartenir à un même processus. L’ensemble de ces positions converge toutefois vers l’existence probable d’un modèle antérieur de haut niveau.