Indices d’un lien possible entre Le Tableau et Léonard de Vinci

Le Christ portant la Croix étudié sur ce site présente plusieurs rapprochements avec les dessins de Léonard de Vinci, ses recherches anatomiques et les œuvres de son entourage. D’autres éléments, notamment les inscriptions au revers du panneau, ouvrent une piste historique complémentaire.

Ces observations soulèvent une question : quelle relation le Tableau pourrait-il entretenir avec Léonard ? La reprise d’un modèle, la circulation de dessins dans son atelier et la participation personnelle du maître sont des hypothèses différentes. Pour les examiner, il faut considérer ensemble les comparaisons visuelles, les données techniques et les inscriptions, tout en précisant la portée de chaque rapprochement.

1. Un modèle issu des recherches de Léonard

La Tête du Christ conservée à Venise constitue le point de départ de cette enquête. Ce dessin attribué à Léonard présente un Christ vu de trois-quarts dos, dont la tête se retourne vers le spectateur. Cette disposition, appelée ritratto di spalla, associe la rotation du corps à la tension du regard.

Plusieurs éléments de cette construction se retrouvent dans le Tableau. La comparaison avec le dessin de Venise et une feuille d’étude conservée à Washington met notamment en évidence le pli du cou et la courbure du dos. Le placement de la raie des cheveux offre un autre repère : dans le Tableau, sa position par rapport à l’œil correspond à celle du dessin de Venise, tandis que les versions de Giampietrino présentent un décalage.

Ces correspondances conduisent à examiner la transmission d’un schéma de composition. Les historiens cités sur ce site ont envisagé plusieurs possibilités : un carton, un modèle intermédiaire ou une peinture de Léonard aujourd’hui perdue. Le dessin de Venise serait ainsi le témoin conservé d’une recherche dont l’ampleur et l’aboutissement restent discutés.

Lire les études : le dessin de Venise et la construction du corps, la raie de la chevelure, les positions des historiens.

2. Une attention au corps : anatomie, geste et modelé

L’anatomie du Christ fournit un deuxième ensemble de comparaisons. L’imagerie permet d’examiner comment le peintre construit les volumes et rend sensible l’effort de la prise sur la croix.

L’avant-bras apparaît plus accentué que dans les versions de Giampietrino comparées. Cette observation peut être rapprochée des recommandations de Léonard dans le Traité de la peinture : les muscles engagés dans une action doivent être rendus plus apparents. Le deltoïde, étudié en radiographie et en imagerie LAM, offre un autre rapprochement avec les recherches anatomiques de Léonard sur l’épaule et son articulation avec le bras.

Dans l’étude de mains de femme de Léonard (Windsor, RCIN 912558), le contour et les proportions de l’ongle du pouce sont proches de ceux du Tableau, malgré les différences de geste et de point de vue.

Le lobe de l’oreille du Christ présente deux arcs successifs : le premier resserré, le second plus ample. Cette construction particulière se retrouve dans un dessin de Léonard conservé à Windsor (RCIN 912600).

Le traitement des ombres complète cet examen. Des transitions progressives sont observées dans certaines zones du Tableau, mais aucun glacis comparable à ceux de La Joconde n’a été formellement identifié. Le rapprochement porte donc sur le modelé et ses effets, avec les limites imposées par l’état de conservation.

Lire les études : l’avant-bras, le deltoïde, la main, l’oreille, le sfumato.

3. Des modèles qui circulent dans l’entourage de Léonard

Le Tableau partage avec les Christs portant la Croix de Giampietrino une structure de composition très proche. Les superpositions de tracés et certains détails, comme le sillon central de la lèvre inférieure, soutiennent l’hypothèse d’un carton commun ou d’un modèle intermédiaire partagé. Les traces de spolvero observées dans le Tableau documentent, de leur côté, un procédé de transfert du dessin.

Un même modèle pouvait être repris par plusieurs peintres. La parenté de composition doit donc être examinée avec les différences d’exécution : modelé, corrections, anatomie et traitement des détails.

L’étude de Thaddée dans La Cène, menée à partir de copies anciennes, prolonge cette question. Les correspondances avec le dessin de Venise suggèrent le réemploi possible d’un même type de tête. Le visage d’Adam dans un tableau attribué à Giampietrino offre un autre prolongement ; sa barbe présente également des similitudes précises avec celle du Christ du Tableau.

Ces comparaisons permettent d’envisager la circulation et l’adaptation de modèles au sein du milieu léonardien. Elles situent le Tableau dans ce réseau sans résoudre, à elles seules, la question de son auteur.

Lire les études : le carton commun, la diffusion du dessin de Venise, Thaddée, Adam.

4. Le personnage de droite : une singularité à examiner

Absent des versions connues de Giampietrino, le jeune personnage placé à droite du Christ distingue le Tableau. Son visage, sa chevelure et l’inclinaison de son regard invitent à des comparaisons avec plusieurs figures du milieu léonardien, notamment Proserpine et l’ange du retable de San Magno.

Le décor de son vêtement apporte un rapprochement plus précis. La frise du bandeau présente une organisation comparable à celle du Portrait d’un Jeune Homme des Offices, dont l’attribution demeure discutée : des chevrons accompagnés de petites formes ramifiées.

Une construction graphique voisine apparaît dans une feuille de Léonard consacrée à la fonte du monument Sforza, RCIN 912349. Les formes y représentent des canaux destinés au métal en fusion. Leur fonction diffère entièrement de celle d’un décor vestimentaire : la comparaison concerne uniquement leur organisation graphique et ne permet pas d’établir une filiation.

Lire les études : le personnage de droite, les comparaisons de la frise.

5. Les inscriptions du revers et la piste Salaì

Le revers du panneau porte les mentions à l’encre « Leonardo » et « Salajno », ainsi qu’une inscription incisée lue « Salaj/? », dont le dernier caractère reste indéchiffré.

L’examen de leur superposition indique que l’écriture « Salajno » recouvre le tracé gravé. Il établit ainsi un ordre relatif des interventions, sans fournir de date absolue. La forme « Salaj », employée par Léonard pour désigner Gian Giacomo Caprotti, son élève et compagnon, donne à cette inscription un intérêt particulier. Les circonstances dans lesquelles ces mentions ont été portées sur le panneau restent toutefois inconnues.

La comparaison avec l’Ecce Homo de Cassago Brianza, attribué à Salaino, complète cette piste. Elle porte sur la couronne d’épines, la chevelure, le nimbe et les gouttes de sang. La structure de la couronne à deux branches est également rapprochée du dessin de Venise. Certains éléments comparés ayant fait l’objet d’interventions ultérieures dans le Tableau, leur portée doit être appréciée en tenant compte de cette histoire matérielle.

Lire les études : les inscriptions au verso, l’Ecce Homo de Cassago Brianza.

Quelle portée donner à ces rapprochements ?

Les comparaisons graphiques, anatomiques et picturales, la circulation des modèles et les inscriptions justifient l’examen d’un lien avec Léonard et son entourage. Leur portée reste toutefois inégale : plusieurs rapprochements dépendent du même modèle, tandis que certaines interventions demeurent non datées.

La place du Tableau dans cette transmission reste à préciser. Une participation personnelle de Léonard demeure une hypothèse qui nécessite des éléments supplémentaires.